Donato di Niccolo' di Betto Bardi
dit Donatello
Florence, 1386 (?)

Massacre des Innocents ;
Tabernacle avec un ange (recto)
David triomphant ; tête (verso)

Plume et encre brune
28,8 x 20,4

Saisie révolutionnaire
(collection Robien)
1794

L'une des feuilles les plus célèbres de la collection de Rennes est aussi celle qui soulève le plus de questions. Elle concerne, en effet, la production graphique mal connue et mal définie d'un sculpteur majeur, Donatello. Cette oeuvre contient, en fait, trois compositions sans lien apparent, et autonomes. Sur le recto, dans la partie supérieure, on observe une légère esquisse à la plume et à l'encre pâle : une structure à fronton abritant sans doute un ange, et interprété comme un tabernacle, avec dans la partie inférieure un motif sculpté en force de rinceau décoré de feuillage. Ce motif se retrouve, avec le même stade d'ébauche, dans un dessin de Chatsworth. Se superposant à ces premières esquisses, on a tracé postérieurement avec une plume plus large et une encre plus foncée une composition qui apparaît amputée dans sa partie droite : un Massacre des Innocents.

Sur le verso, on a exécuté une figure de David triomphant, à la plume avec un léger lavis gris pâle fané. Ce David foule de son pied droit la tête de Goliath, et l'attitude victorieuse du jeune chef est incarnée par un "ragazzo" (jeune homme) pittoresque et théâtral.

Une série d'inscriptions, elles aussi sans cohérence, complique les propositions d'attribution que cette feuille n'a pas manqué de susciter.

Sur le recto, on lit en haut à gauche d'une plume légère l'inscription Buonamico. Dans la bordure, la première ligne qui attribue le dessin à Buonamico Buffalmacco a été interprétée comme de la main même de Vasari. La deuxième ligne, en français, date du XVIIIe siècle et fait référence à Donatello ; elle est attribuée à la main même de Mariette.

Sur le verso, apparaît l'inscription Donatello assez proche de l'inscription Buonamico du recto.

L'étude stylistique de l'ensemble de ces dessins et l'analyse des différentes annotations ont fourni les fondements de toute une série d'attributions. Le nom de Buonamico Buffalmacco ne peut être retenu malgré l'inscription ancienne. C'est peut-être à cause de cette feuille que Vasari attribuait à cet artiste du début du XIVe siècle un Massacre des Innocents, peinture aujourd'hui perdue.

La majorité des critiques se regroupe autour du nom de Donatello. Il n'existe malheureusement, à ce jour, aucune oeuvre sûre du sculpteur bien que deux auteurs du XVI° siècle, Vasari et Gauricus évoquent l'importance des dessins de Donatello. Activité remise en cause par certains historiens de l'artiste comme Janson qui suppose que le sculpteur dessinait très peu. Plaidant en faveur de l'attribution à Donatello, plusieurs références à des oeuvres sculptées connues ont été avancées. Degenhart et Schmitt ont comparé le David à certaines figures des reliefs de l'autel de la Basilique du Santo à Padoue, qui traduisent un même intérêt pour la recherche du contrapposto visible aussi dans une oeuvre sans doute antérieure: le David du Bargello même mouvement de bras plié avec le dos de la main posé contre la hanche, sans parler du contrapposto et du balancement des épaules. Ce bronze majeur a été daté par Pope-Hennessy (1984) de la fin des années 1440 ou du début des années 1450.

Comme le souligne M.L. Dunkelmann, après Degenhart, le Massacre des Innocents est à mettre en relation avec deux reliefs de Donatello : à la Basilique du Santo à Padoue et aux chaires de San Lorenzo. II faut aussi signaler une recherche d'expression dramatique analogue dans certaines figures de bronze et dans notre véhément dessin à la plume. Pour cette historienne, nous avons dans ce contenu émotionnel le point de contact le plus proche avec le style de Donatello, même si nous ne connaissons aucun Massacre des Innocents exécuté par le sculpteur. Néanmoins, selon M.L. Dunkermann, ce dessin pourrait être un projet pour les portes de bronze de la Cathédrale de Sienne dont certains travaux - restés inachevés - commencèrent au milieu des années 1450. Le dessin de Rennes serait ainsi une recherche pour ce projet non réalisé.

Nous voudrions enfin proposer un ultime rapprochement inédit suggéré par Sylvie Béguin avec deux dessins de la Bibliothèque Royale de Turin (inv. 15747 et 15750) publié comme école italienne de la première moitié du XVIe siècle et copies des reliefs de Donatello de l'autel de la Basilique du Santo à Padoue. Certains visages comme celui de la femme agenouillée au centre et celle, apeurée, à l'extrême droite de l'autre feuille montrent que nous sommes assez près du milieu de Donatello et des années 1445-1450. Plutôt qu'oeuvres dérivées de la sculpture, on peut aussi voir dans ces deux feuilles des copies de dessins perdus mais proches de Donatello.

Le problème posé par cette feuille demeure ouvert et les compositions très riches qu'elle présente demeurent au cœur de la reconstitution de l'oeuvre dessiné de Donatello et de son cercle tant le schématisme concentré des expressions, la force des figures et leur puissante mise en espace font référence aux préoccupations d'un sculpteur.

P.R.